Interminable crépuscule de Stéphane Prat


Jour après jour, il attendait que la mort vienne mais elle ne venait pas. Pourtant, il l’espérait, il la réclamait mais elle était sourde à tous ses appels. Avec lui, elle se montrait étrangement rebelle, elle le narguait, le laissant dans cette souffrance qui le tiraillait à chaque instant.
Il ne réclamait que la liberté et on le forçait à rester prisonnier de cette vie-là !
Lui, c’était le patient de la chambre 3. On le désignait sous ce nom à l’hôpital, ce lieu qui, pour lui était devenu le Monde tout entier. Il y avait bien longtemps qu’on ne l’avait pas appelé par son prénom, tellement longtemps qu’il ne s’en souvenait plus. Et à quoi bon, d’ailleurs ?! Comme disait le personnage d’un vieux western, les noms c’est fait pour les pierres tombales

Régulièrement, le patient de la chambre 3 se retrouvait à errer au milieu d’un désert de sable blanc. Ce n’était pas un rêve, il le savait, mais ce n’était pas non plus la réalité. Dans cet univers parallèle, entre le songe et le cauchemar, il pouvait marcher à nouveau. Là-bas, le sable était lumineux et le ciel d’un bleu sombre mais sans nuage. L’air semblait figé et quelque chose dans ce tableau rendait toute la scène surnaturelle. Un étrange crépuscule s’éternisait alors que les derniers rayons de soleil avaient disparut. Dans un silence profond, l’homme déambulait, le sourire aux lèvres alors qu’il ignorait la direction à prendre. Et puis, dans cette vision récurrente, une forme noire faisait toujours la même apparition. C’était la Mort, dans son accoutrement traditionnel. Le visage perdu dans sa capuche noire et la faux à la main, elle l’attendait, lui. Et, c’était toujours à ce moment précis qu’il se réveillait…
Et le malade replongeait dans l’horrible réalité, aride en espoir.
Parfois une infirmière venait briser sa solitude quotidienne, avec au fond des yeux, cet éclat de pitié qu’il haïssait tellement.

A l’extérieur, les saisons défilaient tandis que le temps s’éternisait à l’intérieur de la chambre 3.
Alors que l’hiver régnait durement, l’occupant de la chambre 3 pris un jour conscience que la période de Noël approchait à grand pas. Aussitôt, une angoisse le submergea. Allait-il falloir à nouveau supporter cette période de joie et d’insouciance ?! Le reste du monde, aveuglé par le faste, pouvait bien s’en réjouir mais lui, quel bien pouvait-il en retirer ?
Et puis, une idée folle germa dans son esprit fatigué. Elle lui vint au moment où son regard se posa sur un encart publicitaire qui annonçait un concours de lettres au Père Noël. Le concours, divisé par catégorie d’ages, était ouvert à tous. Le but imposait de rédiger la lettre le plus originale. Alors, il prit la décision d’écrire et d’envoyer sa lettre. Un courrier qui allait relater son état et sa demande folle : qu’on vienne le soulager définitivement de cette misérable vie !
Il confia toutes ses idées au papier et fit envoyer le pli par une infirmière en espérant de toutes ses forces que son message de désespoir serait entendu…


Les jours s’écoulèrent dans la monotonie la plus profonde. Les espoirs qu’il avait placé dans la fameuse lettre s’effacèrent peu à peu. Et puis, le mois de décembre s’annonça. Très vite, la veille de Noël sonna son heure.
Le soir de ce jour de fête, l’habitant de la chambre 3 se lamentait dans son lit, seul, comme à l’habitude. Il avait surpris les sourires stupides sur les visages des infirmières et discerné les rires enfantins qui avaient filtré au travers de la fenêtre. Autant de signes ostentatoires de joie qui l’avait exaspéré !
Alors que la nuit était déjà bien avancée et qu’il s’assoupissait, un individu fit irruption dans la chambre. Le sang du malade ne fit qu’un tour. S’il avait pu tenir sur ses jambes, il aurait bondit tant la visite d’un étranger était inhabituelle, surtout à cette période !
Devant lui, le visiteur se tenait droit comme un I, un sourire angélique aux lèvres. Impeccablement emballé dans un costume noir, il tenait à la main un petit attaché-case. On aurait dit un homme d’affaire ou bien alors un inspecteur des impôts…
Bonsoir, dit celui-ci. Je suis Monsieur Lifend. Vous m’avez réclamé, si je ne me trompe…
Réclamé ?
Tout a fait. Il posa sa mallette sur la petite table devant lui. Votre lettre, vous souvenez-vous ?
Ma lettre… Le malade avait du mal à saisir le lien entre son courrier et la présence de cet inconnu…
Ecoutez, fit l’autre, un peu énervé, tout en consultant sa montre. Je n’ai que très peu de temps à vous consacrer.
Sur ces mots, l’énigmatique Monsieur Lifend sortit de la poche intérieure de son veston un petit agenda noir. Il se mit à en tourner les pages avec frénésie.
Voyons, voyons… Ah ! Vous voilà… (Il parut un peu surpris) Mais, vous êtes un peu en avance ! Enfin bon. Si vous voulez mourir, ce n’est pas moi qui vais vous retenir…
Là, il ouvrit son attaché-case. Il continua :
-Dans d’autres circonstances, j’aurai pu vous demander votre préférence, mais je suis très pressé. J’ai rendez-vous avec les passagers d’un avion… Alors, hâtez-vous de faire vos dernières prières...
Monsieur Lifend brandit soudain une longue seringue. Et le patient de la chambre 3 le laissa s’approcher de lui, sans mot dire.
Et, alors que le mourrant sentit l’aiguille s’enfoncer dans son bras, Monsieur Lifend se mis à fredonner quelques paroles : Tôt ou tard s’en aller, par les ruisseaux devant nous
L’autre ferma les yeux. De nouveau, il visionna le même paysage désertique mais, cette fois-ci, la nuit s’était enfin abattue sur ce paysage irréel. C’était une nuit magnifique, parsemée d’étoiles scintillantes, une authentique invitation au repos éternel.
Tôt ou tard s’en aller…




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