Le vieil arbre de Stéphane Prat


Aussi loin que pouvait remonter la mémoire des villageois, le vieux chêne s’était toujours trouvé là. Sans doute plusieurs fois centenaire tant son tronc paraissait épais, ce géant de bois avait traversé avaries et décennies sans jamais vaciller.
Durant toute son enfance, Etienne venait, le soir après l’école, se réfugier à l’ombre prodigieuse du vieil arbre. A l’abri du reste du monde, cet enfant solitaire avait l’impression d’être enfin libre de tous les regards. Là, il préparait ses devoirs pour le lendemain, il jouait sur les branches les plus basses ou bien encore imaginait toutes sortes d’aventures mystérieuses dans de lointaines contrées.
Le petit garçon s’était toujours sentit en sécurité au pied de ce colosse de bois alors que beaucoup d’habitants du village voisin, pour d’obscures raisons, n’osaient pas s’en approcher…
Jamais Etienne ne s’était sentit seul, parce que son ami bienveillant, à la peau faite d’écorce, se trouvait près de lui. La seule chose qu’il regrettait parfois fut que le géant inanimé ne puisse pas lui parler. Ah ! Quelles histoires merveilleuses il aurait sans doute raconté…

Depuis cette époque insouciante, le temps avait continué sa route interminable et Etienne était devenu un homme de la ville, plus occupé à rédiger des documents dans un bureau qu’à rêvasser en pleine campagne.
Un jour pourtant, les circonstances l’avaient obligé à revenir sur les lieux de son enfance. La maison familiale n’avait presque pas changée, exception faite de la couche de poussière qui recouvrait délicatement, comme un immense voile, l’intérieur de l’habitation. Exception faite aussi du silence. Ce silence qui avait vaincu les rires enfantins et les dialogues animés des parents.
Un peu bouleversé par le tableau déchiré de son passé, Etienne se souvint de son compagnon de jeunesse à la peau craquelée et aux bras multiples…

Quand il arriva auprès du vieux chêne, il éprouva une grande tristesse en constatant que son silencieux ami, lui aussi, avait vieillit.
Toujours d’une taille gigantesque, il avait perdu toutes ses feuilles, toute sa verdure, et il donnait l’impression de s’être littéralement desséché. A présent gris et décharné, l’arbre ressemblait à un immense squelette aux griffes menaçantes.
Etienne réprima un frisson lorsqu’il s’aperçu que sous l’influence d’un vent naissant, les longues et tortueuses branches s’abaissaient jusqu’à lui de manière agressive. Par prudence, il recula de quelques pas mais resta là, songeur, devant le spectacle pathétique de ce vieil ami qui, à l’agonis, prenait l’apparence d’un monstre. Minutes après minutes, les bras squelettiques se tortillaient au gré d’un vent de plus en plus insistant. Et puis, le tonnerre se mit à gronder dans un ciel noircit.
Tout à coup, des éclaires zigzaguèrent dans les ténèbres. A ce moment, Etienne émergea de ses rêveries. Un violent orage se préparait et il fallait chercher un abri certain. Il tourna le dos au vieil arbre.
Soudain, la foudre s’abattit, tout proche. Un grand fracas retentit à quelques mètres de lui, suivit d’un long gémissement. Et alors, Etienne cru entendre, murmuré à ses oreilles par une voix qui n’avait rien d’humain, un mot, un seul : 
-Attention ! 
Sans réfléchir, il se jeta à terre sur sa droite. La seconde d’après, un choc retentit et la terre trembla.
L’arbre ancestral venait de s’écrouler, frappé mortellement par la foudre.



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