Corps et âme ! (Seconde variation sur le Comte Ouar) de Philippe Auffret

Les professeurs Paul Berger et Alexandre Cooper aimaient bien venir se détendre, en fin d’après midi, dans ce petit café de la gare de Palaiseau…

Cette journée du 08 mai 1970 avait été une belle journée de printemps. Elle semblait annoncer un superbe été à venir, et tout le monde paraissait avoir ressorti les sourires en rangeant les affaires d’hiver…

Quand Paul et Alexandre pénétrèrent dans le bar, ne s’y trouvait encore que peu de monde…

Ils rejoignirent immédiatement leur table habituelle, dans un petit renfoncement juste au bout du zinc. Là, deux tables seulement y trouvaient place ; une table de deux et une de quatre. Ils avaient pris pour usage de prendre celle de quatre.

- C’est fini alors ! Fit Paul à son collègue.
- Je crois qu’on n’a pas vraiment le choix ! Depuis six ans nous avançons vers un cul-de-sac, et maintenant nous ne pouvons que nous résigner.
- C’est dommage ! Ca m’aurait tout de même bien plu d’y arriver.
- Et à moi donc ! Mais plus nous avancions, plus nous devions affronter des paradoxes incontournables, infranchissables.
Alexandre but une gorgée et lança :
- Adieu donc les voyages dans le temps. Adieu à tous mes aïeux que je pensais aller saluer…
Ils trinquèrent avec les mines de participants à un enterrement bien triste.
- Adieu ! Reprit son collègue en levant son verre.


Une fois celui-ci reposé, il reprit d’une voix plus professionnelle :

- J’ai oublié de te dire que lundi matin, après notre réunion, nous devons parler d’un postulant intéressant qui désire rejoindre notre équipe.
- Ah ! Où l’as-tu déniché ?
- Il m’a adressé plusieurs courriers ces dernières semaines. Il suivait apparemment des recherches parallèles à celles que nous menions…
- Sur les voyages temporels ?
- Oui ! Ce qui m’a attiré, c’est qu’il semble avoir suivi un cheminement quasiment identique au nôtre. Il s’est heurté aux mêmes problèmes et il a trouvé les mêmes solutions.
- Il arrive trop tard ! Pourquoi le rencontrer ?
- Je sais, c’est un peu tard maintenant. Mais il y a plusieurs détails qui me semblent intéressants…
- Tels que ? …
- Il a présenté des équations ressemblant beaucoup à celles que nous avons développées.
- Et ?
- Certaines, même, m’ont paru plus concises, plus précises.
- Pourquoi ne m’en as-tu pas parlé plus tôt ?
- Je n’ai appris tout cela qu’en fin d’après-midi. La secrétaire du service du personnel est venue pour m’en a parlé. Son responsable, tu le connais, avait considéré que ces courriers n’avaient aucun intérêt. Il savait que nous piétinions et que nous envisagions depuis quelque temps de tout arrêter.
- Celui-là ! Avec son esprit plus financier que scientifique… Je me doutais qu’un jour nous regretterions ses initiatives.
- Quand sa secrétaire a appris que nous tenions une réunion cette après-midi pour marquer la fin de nos recherches, elle a été assaillie par un immense doute et elle est venue me voir avec le dossier complet du professeur Durand.
- Durand ! Jamais entendu parlé.
- Et pour cause ; il travaille au Pérou. Il s’y est expatrié pour raisons familiales. J’ai cru comprendre qu’il devait épouser une Péruvienne mais que ça n’a pas pu se faire. Il doit venir en France et nous propose de le rencontrer. J’ai jeté un coup d’œil à mon agenda. Je serai libre le huit juin prochain. Tu me diras lundi si c’est bon pour toi aussi. De toute façon, dans ses courriers, il indiquait que son voyage ne pourrait pas se faire avant juin…

L’heure de leurs trains approchant, ils se séparèrent pour rejoindre leurs pénates.

***


Le lundi matin en arrivant au centre, Paul Berger était tout excité. Il se précipita dans le bureau de son collègue :
- Alexandre ! Lança-t-il en entrant. Alex ! Vendredi soir dans le train, j’ai eu une idée fantastique pour notre prochain programme de recherche.
- Que t’arrive-t-il ? Je t’ai rarement vu aussi énervé que ce matin. Calme-toi ! La réunion n’est qu’à neuve heure.
- Mais Alex ! Répéta son confrère incapable de se calmer.
- Vas-y, je t’écoute.
- Durant nos recherches sur les voyages temporels, nous avons constitué une base de données sur les particules élémentaires.
- C’est exact…
- Il y a un domaine de recherche auquel je pensais depuis quelque temps déjà, et vendredi soir, alors que mon train en croisait un autre, j’ai eu comme un flash !
- Un flash ?
- Oui ! En voyant ma propre image reflétée, et dans les vitres de mon compartiment, et dans celles de l’autre train. Je suis certain que les informations recueillies pourraient nous permettre d’entamer un programme sur la duplication de matière !

Alexandre ne répondit pas de suite. Il récapitula mentalement ce qu’ils avaient découvert et comment ceci serait susceptible de les aider dans ce nouveau projet, qui représentait un peu la pierre philosophale des physiciens :
- Effectivement, reconnut-il, nous avons réussi à créer des champs de force qui, reconfigurés... Enfin, il faudrait approfondir la question.
- Tout à fait. Proposons ce sujet à la réunion. Nous verrons bien ce que les autres en penseront.

La proposition du professeur Paul Berger, appuyée par Alexandre Cooper obtint un consensus général.

*****


Lorsque l’hôtesse d’accueil annonça aux professeurs Berger et Cooper que leur visiteur était arrivé, ils durent consulter leur agenda pour se rappeler le rendez-vous avec le professeur Durand.
Leurs nouvelles occupations les avaient fait complètement oublier cette date, malgré la catastrophique dépêche qui était tombée une semaine auparavant : une secousse sismique de 7,8 sur l’échelle de Richter avait secoué le Pérou. Les premières estimations avançaient plus de vingt mille morts ! Il fallait s’attendre à voir doubler ce chiffre.

Le professeur André Durand paraissait avoir une quarantaine d’années.
- Nous avons appris le tremblement de terre qui a secoué le Pérou, fit Paul Berger. La ville ou vous résidez a été touchée ?
- Malheureusement oui ! J’habite Chimbote. Enfin, j’habitais ; la ville a été complètement détruite.
- Vous avez eu de la chance alors ?
- Je me trouvais depuis deux mois, temporairement, à Lima, pour un congrès. Vous avez dû remarquer que mes courriers ont été postés de là-bas.
- Effectivement. Et vous n’avez pas eu trop de mal pour trouver une place dans un vol pour quitter le pays ?
- Ça n’a pas été facile, d’autant plus que toutes mes affaires, tous mes papiers ont disparus dans l’effondrement de mon logement. L’ambassade de France a organisé le rapatriement des sinistrés français ; heureusement que je n’avais pas encore changé de nationalité.
Paul s’accorda quelques secondes avant d’entamer l’entretien :
- Dans vos courriers vous indiquiez que vous procédiez à des expériences sur les voyages temporels.
- C’est exact !
- Il faut que vous sachiez que notre équipe y a renoncé.
- Je comprends. Moi-même, devant certains paradoxes apparemment infranchissables, j’ai failli aussi abandonner plusieurs fois.
- Vous n’avez peut-être pas bien compris, c’est pourquoi je le reformule : notre équipe a cessé toute activité sur ce domaine.
Paul était un peu embarrassé de devoir reconnaître qu’il avait accepté de le rencontrer davantage par curiosité que par nécessité.
Alexandre vint à la rescousse :
- L’aide que vous nous proposiez portait sur ces études…
- Je vois où vous voulez en venir, l’interrompit André Durand. Vous pensez que, comme vous avez interrompu ces recherches, et que mes lettres portaient sur celles-ci, ma possible collaboration n’est peut-être plus d’actualité.
L’homme avait le don de la périphrase. Les deux professeurs français se regardèrent. Mais ils n’eurent pas le temps de répondre, leur visiteur continuait :
- Je dois vous confier que ces travaux m’ont permis de répertorier des informations annexes qui pourraient vous intéresser. En les collectant, je me suis rendu compte qu’elles permettraient de surmonter certains obstacles liés à la création de champs magnétiques contrôlés nécessaires pour la duplication de particules élémentaires ! Après tout, avec les voyages temporels, ne voulait-on pas dupliquer des corps dans une autre dimension du temps…
Ces dernières paroles assommèrent les deux collègues.
L’homme qu’ils recevaient avait l’extraordinaire faculté de suivre exactement les mêmes raisonnements qu’eux ! C’était fantastique !
Ils commencèrent à parler équations, et les deux chercheurs du vieux continent durent se rendre à l’évidence : quelque fût le sujet de réflexion, André Durand avait toujours, toujours, une courte avance sur eux ; très courte, certes ! Mais de façon systématique ! Même sur les équations non résolues.

- C’est incroyable, finit par soupirer Alexandre. Vous avez un don certain pour la synthèse d’équations complexes !
- En fait, je suis simplement à l’écoute des autres, rectifia le postulant. Souvent il arrive qu’une partie de la solution se cache dans l’énoncé du problème lui-même. Il suffit parfois d’un œil neuf pour repérer un détail passé inaperçu à ceux qui sont penchés sur l’équation depuis trop longtemps !
- Vous me faire penser, renchérit Paul, à un professeur qui veut orienter ses élèves sans trop le montrer !
- Quelle étrange idée ! Je ne suis qu’un chercheur… Comme vous-mêmes.

Les deux collègues finirent par lâcher :
- Nous croyons qu’effectivement nos recherches sur les champs de force avanceraient plus vite si vous acceptiez de faire partie de notre équipe.
- Avec joie ! J’ai hâte de commencer.

L’intégration de l’ancien Péruvien dans les effectifs du centre ne fut qu’une simple formalité.


*****


Les recherches allaient bon train. Les découvertes aussi.

Le binôme « Berger – Cooper » s’était rapidement transformé en trinôme « Berger – Cooper - Durand » !

Deux années s’étaient écoulées. André Durand se trouvait à la pointe de l’équipe. Sans trop le faire sentir, il en était devenu le fer de lance, le leader.
Septembre 1972 arriva et un matin, il manqua à l’appel !
Ses deux collègues s’inquiétèrent immédiatement des raisons de son absence. Un rapide coup de fil leur appris qu’il était simplement cloué au lit avec une mauvaise toux ; rien de bien grave.
Mais l’absence se prolongea ! La mauvaise toux ne voulait pas guérir ! Le malade semblait s’affaiblir inexorablement.

Arrivés à la mi-octobre, Paul et Alexandre qui commençaient à se tracasser, décidèrent de lui rendre une visite.
André avait trouvé un petit appartement près de la gare de Palaiseau. Cet emplacement lui avait permis d’accompagner ses deux collègues dans leur traditionnelle visite quotidienne au café de la gare.

Lorsque Paul sonna à la porte, ce fut une jeune infirmière qui vint ouvrir.
Ni lui ni Alexandre n’avaient jamais eu l’occasion de venir chez leur collègue. C’était la première fois.
Pendant que la jeune femme allait prévenir le malade de la visite, ils eurent l’occasion de jeter un rapide coup d’œil au petit logement ; son impersonnalité leur procura un mal à l’aise qu’ils ne purent vraiment définir : aucune photo, aucun objet un peu personnel nulle part ! Les lieux ressemblaient curieusement à une simple chambre d’hôtel… Après plus de deux ans !
L’infirmière réapparut enfin pour les guider dans la chambre d’André Durand.
Elle venait visiblement de l’aider à se redresser et à se caler contre ses oreillers.
Il sourit à leur entrée :
- Mes amis ! Vous ici ! Quelle agréable surprise ! Ce n’était pas la peine de vous déranger.
- Mais ça ne nous dérange pas, objecta Alexandre.
- Au contraire, surenchérit Paul. C’est tout à fait normal que nous venions prendre de tes nouvelles.
Ils parlèrent un peu de l’absence de diagnostic précis des médecins qui s’étaient relayés au chevet du malade.
- Tu devrais penser à te faire hospitaliser, lui suggéra Paul. Tu ne peux rester ainsi sans savoir ce que tu as !

André sembla hésiter quelques instants avant de laisser tomber :
- Les médecins ne trouveront rien ! Aucun hôpital ne pourra découvrir de ce j’ai !
- Ah bon ! Fit Alexandre de son ton un peu narquois. Tu penses connaître ta maladie mieux qu’eux ?
- Tout à fait !
L’infirmière avait apporté deux chaises et, comme un seul homme, les visiteurs s’y laissèrent choir.
- Qu’est-ce que tu racontes ? S’inquiéta Paul. Tu es un très bon physicien, mais je ne savais pas que tu avais suivi des études de médecine.
- Ce n’est pas de la médecine. C’est de la physique ! De la physique pure ! J’aurais dû y penser avant… Tout s’éclaircit peu à peu… Je commence réellement à comprendre…
André semblait être parti dans un monde à lui. Ses deux collègues eurent un moment peur que sa raison ne commence à se fissurer.
Mais au regard qu’il leur lança, ils surent qu’il n’en était rien.
Ils connaissaient cet œil malicieux qui précédait toujours un exposé savant mais irréfutable !
Ils restèrent à l’écoute.
Le malade but une gorgée d’eau avant de commencer :
- J’ai une révélation à vous faire. Je ne suis pas le professeur André Durand !
- Quoi !
Paul et Alexandre crurent de nouveau que leur collègue perdait pied. Mais il y eut encore ce regard et ils se turent.
- Je m’appelle Vladimir Ouar…
- Vladimir Ouar ! Répéta Paul. Tu es Soviétique !
- Tu es un agent infiltré !
- S’il vous plait, laissez-moi finir. Et essayez d’oublier cette partition Est-Ouest. Dans vingt ans elle aura disparue ! Ma nationalité n’a aucun intérêt…Je vais tout vous expliquer.
Et après une pause de deux secondes :
- Je suis venu vous voir pour que vous m’aidiez à retourner chez moi !
- Chez toi ! En France ? Au Pérou ? En URSS ? Où ?
- Non justement ! Pas où ! Quand !
Paul et Alexandre se regardèrent une nouvelle fois. Ils commençaient à perdre le fil.
- Vous allez avoir du mal à le croire : je viens du futur !

Un silence de mort s’en suivit.
Il n’y avait plus de doute : Leur collègue et ami délirait !
Celui-ci sembla lire dans leurs pensées. Il laissa échapper ce qui ressemblait à un petit rire moqueur.
Alexandre ne put s’empêcher de lui faire une petite remarque :
- Excuse-moi de te demander alors pourquoi, venant du futur, tu poursuis des recherches sur ce sujet ? C’est un peu incohérent !
- Je crois plutôt que tu as besoin d’un bon médecin, rajouta Paul.
- Attendez ! Supplia André. Vous m’avez recruté à cause de mes travaux qui étaient très semblables aux vôtres. En fait, je me suis contenté de reprendre ce que vous allez écrire dans un livre, dans quelques années, pour expliquer votre parcours jusqu’à votre découverte…
- Tu affirmes avoir puiser tes renseignements dans un livre que Paul et moi allons écrire…
- Tout à fait.
Après un silence interminable, Alexandre eut soudain une idée :
- Si nous avons… ou allons écrire ce livre, nous allons certainement parler de notre première rencontre… notre toute première rencontre !
- Je n’en ai jamais parlé à personne, avoua Paul.
- Moi non plus ! Mais c’est bien le genre de détail original que l’on peut mettre dans un livre alors qu’on a atteint l’âge… des bilans… Alors ?
- Effectivement, la première partie porte sur votre période pré-professionnelle…
- On t’écoute…
- Vous vous êtes rencontrés pour la première fois au collège, en classe de sixième. C’était une sixième mixte, une des premières classes mixtes…
Les deux savants se jetèrent un regard interloqué.
- Vous êtes rapidement devenus grands amis. Cependant il a fallu que vous tombiez amoureux de la même camarade de classe quasi simultanément.
C’était exact…
- Mais comme vous sentiez que cette attirance risquait de briser votre amitié, vous avez pris la seule décision que vous pensiez, à l’époque, pouvoir prendre : vous avez monté un véritable complot afin de faire passer la pauvre fille pour une tricheuse, et cela a si bien fonctionné qu’elle a fini par être renvoyée de l’école.
Personne ne connaissait cette histoire en dehors des deux hommes !
Ils se réinstallèrent sur leur chaise :
- Nous t’écoutons ! Mais essaie d’être clair je t’en prie.
- Les premières expériences concrètes sur les voyages temporels ont débuté à la fin de l’année 1999. Personnellement, je n’ai intégré l’équipe qu’un an plus tard, fin 2000.
- C’est pour bientôt alors, laissa tomber avec envie Alexandre.
- Effectivement. Mais nous avons peut-être voulu un peu trop précipiter le processus ! Le 17 mai 2015, nous nous sommes crus prêts à tenter le premier retour dans le temps… Oh tout petit ! Le sujet ne devait remonter que de deux minutes en arrière.
- Mon Dieu ! Fit Paul. Quel moment ça a dû être !
- Oui ! Mais le sujet, c’était moi-même ! Je ne pouvais laisser personne d’autre prendre ce risque !
- Et…
André, ou Vladimir, s’accorda quelques secondes avant de finir :
- Je me suis retrouvé le 03 février 1970 !
- Oh !
- Et en pleine nature, car aujourd’hui le centre de recherche n’est pas encore construit. Heureusement Los-Alamos ne se trouvait pas trop loin au nord.
- Qu’est-ce qu’il s’est passé lors de ton expérience ? Revenir quarante cinq années en arrière au lieu de deux minutes !
- Ça ? Quand je me suis retrouvé en 1970, j’avoue que j’ai un peu paniqué. Je me suis alors souvenu que c’était une équipe française, la vôtre, qui la première avait étudié de façon concrète les voyages temporels. Dans le livre que vous avez, allez écrire, et qui est un peu la bible de tous ceux qui s’intéressent à ce domaine, vous faites mention d’un professeur Durand qui vous a aidés à mettre en forme les équations de base. Or vous avez découvert que ce professeur, disparu d’ailleurs mystérieusement deux années après le début de votre collaboration, avait été tué lors d’un tremblement de Terre au Pérou ; celui du 31 mai 1970 !
Assis sur leurs chaises, les deux savants ne savaient plus quoi dire. André-Vladimir continuait :
- J’ai alors compris que c’est moi qui devrais endosser ce rôle. C’est pour cette raison que dans mes lettres je vous indiquais ne pas pouvoir venir avant le mois de juin. Je savais qu’après le séisme, je pourrais facilement me faire rapatrier par l’intermédiaire de l’ambassade. J’avoue que depuis que j’ai rejoint votre équipe, j’occupe la plupart de mon temps à essayer de comprendre ce qui s’est passé.
- Tu as découvert la raison de ce… cet incident ?
- Je pense ! Ma maladie m’a ouvert les yeux.
- Ta maladie ! Tu veux dire qu’il y a un rapport ?
- Oui ! J’en suis même certain maintenant ! Avant de continuer, vous pouvez m’aider à me réinstaller contre les oreillers…
Les deux physiciens aidèrent leur collègue à se rasseoir de façon confortable et le laissèrent poursuivre :
- Si je n’avais remonté le temps que de deux minutes, nous nous serions retrouvés avec deux ‘moi’ en même temps !
- Effectivement…
- Or, si les expériences que nous avons réalisées ensemble laissent supposer que nous pourrons, dans peu de temps, dupliquer des particules élémentaires, toutes les tentatives de votre avenir ne réussiront qu’à copier des atomes isolés, mais jamais de molécule, complexe ou simple d’ailleurs ! C’est ce qui me laisse supposer qu’une même molécule ne peut se trouver dans deux endroits en même temps !
- Et pourquoi ce rejet jusqu’en 1970 ? Questionna Paul.
- Je ne dois naître que le 06 juin prochain !
- Et ta maladie ?
André-Vladimir but une nouvelle gorgée d’eau :
- Le 06 juin prochain ! Dans moins de neuf mois à présent !

Paul et Alexandre comprirent en même temps ! Vladimir venait d’être conçu ! Et deux Vladimir commençaient à exister dans le même espace-temps ; l’intrus risquait d’être éliminé !
- Mais, tenta Paul, ce n’est peut-être qu’un hasard ! Après tout, tu existes déjà en deux exemplaires, même en tant que simple embryon.
- Il y a peu de chances que ce ne soit qu’une coïncidence. Le placenta, protégeant l’embryon puis le fœtus, doit agir comme une sorte d’écran protecteur ; pour lui et pour moi.
- Mais ce n’est encore qu’une théorie. Tu ne peux en être absolument certain !
- Non ! Effectivement ! Cependant il m’est apparu un autre problème pour lequel, là, je n’ai aucune réponse…
- Et lequel ? S’étonna Paul.
- D’après toutes les expériences menées, je suis quasiment certain qu’un corps organique ne peut se trouver à deux endroits en même temps… Mais, on peut supposer que ça peut éventuellement être possible. Par contre, l’âme, peut-elle être dupliquée ? Et surtout ! A partir de combien de mois intègre-t-elle le corps du bébé ?

Les deux physiciens n’avaient pas vraiment l’habitude de ce genre de question métaphysique.
- Mais, objecta Alexandre, pourquoi ce serait toi et non le bébé qui disparaîtrait ? S’il doit y avoir disparition !
- Pour une multitude de raisons : dans votre livre, vous avez indiqué que le professeur Durand avait mystérieusement disparu…
- Nous pouvons changer notre texte, opposa Paul, sans conviction.
- Si le bébé disparaissait, je ne pourrais être là !
- Nous revoilà confrontés à nos éternels paradoxes ! Mais pourquoi pas ?
- Pourquoi pas ? Reprit Vladimir. Tout simplement parce que le passé est immuable ! Le futur est immuable ! Je suis revenu en arrière et jusqu’à présent rien n’a changé !
- Mais tu nous as aidés dans nos travaux…
- Désolé, mais dans mon passé, le professeur Durand vous avait également soutenus.

Un silence pesant tomba sur la chambre comme une chape.
Les trois collègues et amis restèrent sans parler près de cinq minutes.
Finalement Paul demanda :
- Pouvons-nous faire quelque chose pour toi ?
- J’y ai longuement réfléchi, répondit faiblement Vladimir. Si nous ne pouvons modifier les événements actuels, c’est peut-être parce que je ne suis pas à ma place, ici… Maintenant.
- Tu as une idée ?
- Il y aurait une possibilité.
Ses deux collègues s’étaient penchés vers le lit, comme pour boire les paroles qu’ils allaient entendre :
- Peu importe ce qui va m’arriver ! Ici ! Maintenant ! Il faudrait que vous me contactiez avant que je ne tente cette expérience ratée.
- C’est vrai, reconnu Alexandre. On ira te voir juste avant ton essai…
- Alex, l’interrompit Paul. L’expérience sera menée en 2015. Dans quarante deux ans ! Qui peut dire où nous serons alors ?
- Oui ! Il faut absolument que vous me préveniez plus tôt…
- Plus tôt ? S’enquit Alexandre d’un ton suspicieux. Tu ne connaîtrais pas, par hasard, la date de notre décès ?
Le voyageur temporel pâlit mais ne répondit pas :
- Je suis entré au centre de recherche de Boston en 2000. Vous devez venir me voir quelques mois plus tard. Je saurai alors que les voyages temporels sont du domaine du possible, et dangereux.
- Oui ! Mais pourquoi nous croirais-tu ?
- Pour la même raison qui vous a obligés à me croire ! Je vais vous indiquer un événement personnel que personne ne connaît, que je ne pourrais pas contester.
- Toi aussi tu as fait renvoyer une copine d’école ? Plaisanta Paul.
- Pas vraiment. En fait, je n’ai jamais dit à personne qu’en classe de seconde, j’étais éperdument amoureux de ma prof de math, Marcelline, qui n’avait que quelques années de plus que moi. Mais le mieux : nous nous sommes rencontrés fortuitement un mois exactement avant l’expérience. Il faut que vous me contactiez fin 2000 ou début 2001. Je serai obligé de m’en souvenir, même quinze ans plus tard, quand je recroiserai Marcelline…
Alexandre hésita quelques secondes avant de demander :
- Pourquoi 2000 ou 2001 ? Pourquoi ce serait impossible plus tard ?
Vladimir ouvrait la bouche quand il fut pris d’une toux qui sembla le crucifier sur son lit. L’infirmière dut prier les deux visiteurs de revenir un autre jour.
En quittant l’appartement de leur collègue du futur, Paul et Alexandre eurent l’impression de quitter un mourant.
Ils repassèrent la semaine suivante. Personne ne vint leur ouvrir.
Par l’intermédiaire du service de soins à domicile, ils apprirent que le lundi matin l’infirmière n’avait trouvé personne dans le lit ; rien n’avait bougé ; son pyjama était même resté sous les draps ! Mais plus personne !

Les deux savants notèrent scrupuleusement le rendez-vous qu’ils avaient pour l’an 2000. Ils se voyaient déjà aller rendre visite à Vladimir en voiture volante, en revenant d’un séjour sur la Lune ou sur Mars…


*****


Paul Berger et Alexandre Cooper se retrouvèrent à l’occasion du Noël de l’année 2000. Ils étaient âgés tous deux de soixante neuf ans mais se trouvaient encore alertes. Ils donnaient, de temps à autre, des conférences dans les facultés de science, en dédicaçant le livre qu’ils avaient écrit en commun.

Ils reçurent justement à l’occasion de ces fêtes de fin d’année, une invitation de la faculté de Boston à un petit séminaire récréatif pour le début de l’année suivante.
Tout était décidé, mais un incident de dernière minute obligea l’université américaine de repousser l’événement à la fin du mois d’août.

Finalement, les deux collègues s’envolèrent pour les Etats-Unis.
En arrivant à l’aéroport de Boston, on leur avoua que le report avait en fait été intentionnel dans le but de pouvoir fêter leur soixante-dixième anniversaire.
Durant trois jours, ce furent des festivités à la dimension du pays : grandiose.

Souvent, les deux hommes parlaient ensemble de Vladimir. Ils étaient impatients de le revoir, de pouvoir lui parler, lui révéler toute cette extraordinaire aventure…
Ils apprirent que le jeune homme (il n’avait que vingt huit ans alors) avait été transféré au centre de recherche de Los-Alamos ; une superbe promotion pour un physicien de cet âge !
Ils firent donc réserver des places dans le vol Boston – Los-Angeles.

Le vol n° 175 de l’United Air Line devait décoller à 7H58.
L’avion prit son envol à l’heure dite en cette matinée du 11 septembre 2001, date à jamais gravée dans les mémoires.

Paul et Alexandre eurent droit à leur dernière leçon de physique temporel : la destinée des hommes se trouve à jamais gravé dans du marbre !!



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