Déjà vu ! (Première variation sur le Comte Ouar) de Philippe Auffret


Les professeurs Paul Berger et Alexandre Cooper aimaient bien venir se détendre, en fin d’après midi, dans ce petit café de la gare de Palaiseau…

Cette journée du 08 mai 1970 avait été une belle journée de printemps. Elle semblait annoncer un superbe été à venir, et tout le monde paraissait avoir ressorti les sourires en rangeant les affaires d’hiver…

Quand Paul et Alexandre pénétrèrent dans le bar, ne s’y trouvait encore que peu de monde…

Ils rejoignirent immédiatement leur table habituelle, dans un petit renfoncement juste au bout du zinc. Là, deux tables seulement y trouvaient place ; une table de deux et une de quatre. Ils avaient pris pour usage de prendre celle de quatre.
Justement, la seconde table était occupée par un homme, habillé d’un long imperméable qui aurait été de mise quelques jours plus tôt, mais qui semblait, ce jour, là hors saison ; presque anachronique ! Il buvait un grand café.
Il leur adressa un signe de tête discret et se reconcentra sur sa tasse.
Les deux amis ne l’avaient jamais vu auparavant. Ils lui rendirent son salut et l’oublièrent.

- C’est fini alors ! Fit Paul à son collègue.
- Je crois qu’on n’a pas vraiment le choix ! Nous avançons depuis six ans vers un cul-de-sac, et maintenant nous ne pouvons que nous résigner.
- C’est dommage ! Ca m’aurait tout de même bien plu d’y arriver.
- Et à moi donc ! Mais plus nous avancions, plus nous devions affronter des paradoxes incontournables, infranchissables.
Alexandre but une gorgée et lança :
- Adieu donc les voyages dans le temps. Adieu à tous mes aïeux que je pensais aller saluer…
Ils trinquèrent avec les mines de participants à un enterrement bien triste.

L’homme attablé à côté d’eux toussota légèrement :
- Excusez-moi, fit-il, j’ai entendu malgré moi votre conversation…
- Oh ! Ce n’est pas grave, répondit Paul. Il n’y a rien de secret…Il n’y a plus rien de secret.
- Je crois que nous avons voulu satisfaire une envie de jeunesse en nous lançant dans ce projet, renchérit Alexandre. Mais aujourd’hui c’est terminé.
- Mais pourquoi arrêter ? Demanda l’inconnu. Voyager dans le temps ! C’est un projet qui doit être stimulant… Passionnant… Fantastique !
- Oui ! Mais il faut parfois redescendre sur terre.
- Mais pourquoi arrêter ? Requestionna l’homme à l’imper.
- Pourquoi ? Répéta Paul. Pourquoi ? Tout simplement parce que c’est impossible.
- Et oui ! Confirma Alexandre. Six années de recherche viennent d’être rattrapées par le simple bon sens : les paradoxes temporels !
- Le fameux paradoxe du fils qui rencontre son père ou son grand-père et qui le tue ! Lâcha l’homme.
- Vous semblez dédaigneux en disant cela, remarqua Paul. Mais croyez-nous si nous vous disons que c’est impossible ; nous savons de quoi nous parlons. Tout le monde aimerait pouvoir revenir en arrière. Vous également sans doute ! Tout le monde a des théories plus ou moins fumeuses sur le sujet…
- Des théories ! Oui, mais pas seulement…

L’inconnu avait légèrement baissé le ton et prit un air de conspirateur.

Alexandre décida de s’amuser à faire semblant de prendre au sérieux son interlocuteur :
- Comment contourneriez-vous ce simple paradoxe dont vous venez vous-même de parler ?
- La nature est très bien faite. Il existe tout simplement des lois naturelles qui empêchent les paradoxes d’apparaître. Comme dans un ordinateur, les itérations involontaires finissent par être bloquées !
- Les itérations involontaires ? S’étonna Paul. Qu’entendez-vous par là ?
- Lorsqu’un programme informatique utilise comme paramètre source d’une opération, un de ses propres résultats, il y a ce qu’on appelle une itération. Quand elle est volontaire, elle permet la résolution d’équations à plusieurs inconnues, dans le cas contraire, le programme peut tourner en rond indéfiniment…
- Comme le fils qui tue son père avant sa propre conception, continua Alexandre. Le père n’a plus de fils, donc celui-ci ne peut pas le tuer ; le fils peut donc naître et aller tuer son père…
- Et ainsi de suite, conclut Paul. En informatique, des systèmes de contrôle existent pour sortir de ces boucles, mais dans la vie ?
- C’est pareil !
- Pareil ? Questionna Alexandre.
- Il y a une sorte de blocage lorsqu’on s’approche d’une situation pré-paradoxale…
- C’est moi qui ne vous suis pas, reconnut Alexandre. Qui serait ce programmeur divin ayant prévu ce contrôle anti-paradoxe ?
- L’esprit humain.
- … ?
Paul s’étonna :
- Comment l’esprit pourrait-il ? Et comment saurait-il ?
- En fait, nous n’arrêtons pas de faire des allers et retours entre le futur et le présent. Seulement, en remontant le temps, les souvenirs disparaissent, s’effacent ! Nous n’avons conscience que du déplacement temporel dit normal : notre perpétuel présent. Seul, notre esprit, ou âme, en garde la trace.
- Vous voulez dire, que tous, nous faisons des va-et-vient du passé à l’avenir et inversement ?
- Oui ! Et nous revivons souvent les mêmes scènes sans nous en rendre compte.
- Sauf que parfois nous avons une impression de déjà vu, rectifia Paul.
Son collègue lui lança un regard interrogateur.
- Vous avez cette impression en ce moment ? Demanda l’homme d’un ton mystérieux.
- En effet, fit Paul.
Alexandre reconnut qu’il ne comprenait pas de ce dont ils parlaient.
- Cela voudrait dire que nous sommes en plein dedans en ce moment, fit l’inconnu légèrement inquiet.
- En plein dedans ! Reprit Paul. Que voulez-vous dire ?
- Lorsqu’on arrive à une situation pouvant engendrer un paradoxe, l’esprit accentue ces allers et retours incessants en modifiant à chaque fois un détail de comportement, jusqu’à ce que le risque disparaisse. Dans les cas extrêmes, il peut lui arriver de provoquer jusqu’à un blocage physique du voyageur en attendant que le contexte problématique disparaisse.
- Mais si je retourne dans le passé pour tuer mon père ou mon grand-père, comment pourrais-je en être empêcher ?
- C’est simple : votre esprit, votre âme ou votre karma, c’est comme vous voulez, fera en sorte d’éviter la rencontre avec votre parent. Si malgré tout, vous le rencontriez, vous vous trouveriez dans l’impossibilité d’effectuer le moindre mouvement, tant que le danger demeurerait ; vous tomberiez dans une sorte de catalepsie !

Les deux savants ne s’étaient pas tant distraits depuis longtemps. Ils attendaient avec impatience le moment où la simple logique allait faire choir leur conférencier.
Celui-ci continuait son exposé :
- Le temps peut être représenté comme une gigantesque spirale que vous pouvez agrandir ou rétrécir afin de rapprocher deux moments éloignés dans le temps.
- Et on pourrait remonter jusqu’au Big-Bang ? Demanda Paul. La spirale ne formerait alors qu’un simple cercle.
- Oui ! Si on adhère à cette théorie !
- Parce que vous avez une autre théorie de la création de l’univers ?
- Chaque chose en son temps, si vous le permettez ?
- Vous avez raison ! Jetons d’abord à la poubelle les théories d’Einstein, et après on s’occupera du Big-Bang !

Alexandre était aux anges. Cette conversation était en train de lui faire oublier le goût amer de cette journée.
L’inconnu reprit :
- Ce que nous appelons présent est en fait un point qui sépare le passé du futur. Hier il était en amont ; demain il sera en aval. Mais…
- Mais ?
- Sur cette ligne infinie… ou semi-infinie… ne trouvez-vous pas qu’il y aurait du gâchis ?
- Du gâchis ?
- Oui ! Vous considérez le passé comme éteint, et l’avenir comme étant à créer ; ne resterait de réel que le présent. En fait, il faut considérer le temps comme un film. On peut revenir en arrière et modifier un détail ; et la suite de l’histoire s’en trouve modifiée. Les événements passés, présents et avenirs SONT, existent en permanence, les uns découlant des autres.
Pareil à un jet d’eau que vous dirigez vers une plante, puis que vous pointez vers un autre massif. Vous voyez alors le jet se déplacer pour correspondre à votre nouvelle visée. Quand les causes changent, les conséquences aussi.
Alexandre restait silencieux. Paul le regardait interrogatif. Ils commençaient à comprendre tous les deux où l’autre voulait en venir… Mais pourquoi pas !
Ils commençaient à douter que l’inconnu ne soit qu’un farfelu, même s’ils n’étaient pas encore prêts à accepter pour argent comptant ce qu’il avancerait.
Celui-ci continuait :
- Et une fois que vous maîtrisez la formation des spirales, vous pouvez déterminer à quelle date remonter. Mais la marge de temps pour un bond en arrière requiert une valeur minimale obligatoire ; de cent à deux cents ans environ. Il est en effet très difficile d’effectuer des sauts de faible ampleur : la manipulation des spirales temporelles est plus aisée avec les boucles larges qu’avec les boucles étroites.
- Ne trouvez-vous pas prétentieux de penser être capable de manipuler la courbe du temps ?
- Effectivement cette approche peut mettre mal à l’aise ; en fait, ce n’est qu’une simplification théorique qui permet de mettre en équation la création d’un tunnel temporel.
- Un tunnel temporel ?
- Une sorte de tunnel quantique entre deux points sur la courbe du temps. Le raccordement de deux dates demande une maîtrise de l’énergie utilisée d’autant plus délicate que celles-ci sont proches ; d’où la marge temporelle minimale obligatoire entre les deux extrémités de ce tunnel.
Les deux savants se regardèrent en même temps. Serait-ce l’explication ?
Ils avaient tenté, par deux fois, d’envoyer des objets, des crayons, dans le passé, puis dans le futur…Les deux crayons avaient bien été dématérialisés, mais n’étaient jamais réapparus ; ni plus tôt, ni plus tard !
Cette théorie originale présentée par leur voisin de table avait l’avantage d’expliquer le pourquoi de ces échecs : les crayons avaient bien été envoyés dans le passé et dans l’avenir, mais avec un décalage d’environ deux cents ans !

Le cerveau de Paul fonctionnait à plein régime. Il se précipita sur un terrain plus terre-à-terre :
- Qui êtes-vous ? Demanda-t-il à brûle pourpoint. Vous n’êtes pas venu ce soir par hasard…
- Mon nom ? Il ne vous dira rien ; je m’appelle Vladimir Ouar…
- Vous êtes Soviétique ! Coupa Paul.
- Ça explique votre démarche et sa cohérence, poursuivit Alexandre. Vous aimeriez nous voir continuer à tourner en rond…
- S’il vous plait, laissez-moi finir. Et essayez d’oublier cette partition Est-Ouest. Dans vingt ans elle aura disparue ! Ma nationalité n’a aucun intérêt…Je vais tout vous expliquer. Je suis d’ailleurs ici pour cela…
Le dénommé Vladimir avait prononcé ces derniers mots dans un souffle, les yeux soudain embués, la mâchoire légèrement tremblante.
- Nous vous écoutons, fit simplement Paul qui avait ressenti comme une ombre menaçante planer au-dessus d’eux.

L’inconnu commença l’histoire la plus incroyable que les deux savants n’aient jamais entendue :
- Je suis venu aujourd’hui car je savais que vous aviez décidé d’arrêter vos recherches sur les voyages temporels.
- Comment le saviez-vous ? Nous n’en avons pris la décision définitive que cet après-midi.
- Si vous arrêtez ces expériences, poursuivit Vladimir sans faire attention à l’interruption, vous allez entamer des études, sur un tout autre sujet, qui indirectement, auront des effets catastrophiques !
- Vous semblez bien informé… Remarqua Alexandre. Nous n’avons pas encore déterminé notre nouvel axe de recherche.
- C’est vrai, continua Paul. Une réunion est prévue lundi matin pour déterminer les priorités et les faisabilités.
- Une réunion est prévue pour lundi, je sais. Mais quand vous arriverez à cette réunion, prononça-t-il lentement en regardant Paul droit dans les yeux. Quand vous arriverez à cette réunion, vous saurez exactement où aller ! Quelles études lancer !
- Puisque je le saurai lundi prochain, vous pouvez déjà m’en donner une idée…
- Ces recherches aboutiraient à une théorie que vous rédigeriez en commun dans vingt-cinq ans. Vous la fignoleriez jusqu’à votre départ en retraite. Elle vous ferait obtenir un prix Nobel de physique.
- On a droit à une séance d’extralucide à présent, reprocha Alexandre. Tant que vous restiez dans le domaine de la physique, vous étiez à peu près crédible, mais là…
- Je ne vous demande que de m’écouter jusqu’au bout. Après vous déciderez…
- Soit ! Mais essayez d’être bref, je suis déjà moins intéressé.
- Une grotte sous-marine du côté de la fosse des Mariannes va être découverte. A l’intérieur est entreposé un appareil non humain…
- Je crois que ça suffit là, interrompit à son tour Paul. Au lieu de nous raconter des contes à dormir debout, dites-nous franchement ce que vous voulez …
- D’accord ! Je viens de votre futur.
- C’est complètement incohérent, fit remarquer Alexandre. Vous viendriez du futur pour nous demander de poursuivre nos recherches sur les voyages temporels !
- Jusqu’à présent, vous étiez logique. Mais là, vous perdez pieds. Vous dites n’importe quoi !
Sur ces paroles, Paul fit mine de se lever…
- Attendez ! Supplia Vladimir. Tout ce que je sais sur vous, je l’ai appris dans un livre que vous écrirez plus tard, pour expliquer votre parcours jusqu’à votre découverte… C’est pour cela que je sais que cette idée de recherche, vous, Paul Berger, vous devriez l’avoir ce soir, dans le train vous ramenant chez vous.

Alexandre eut une idée pour confondre l’homme :
- Vous nous dites avoir puiser vos renseignements dans un livre que Paul et moi allons écrire…
- Tout à fait.
- Si nous avons… ou allons écrire ce livre, nous allons certainement parler de notre première rencontre… notre toute première rencontre !
- Je n’en ai jamais parlé à personne, avoua Paul.
- Moi non plus ! Mais c’est bien le genre de détail original que l’on peut mettre dans un livre alors qu’on a atteint l’âge de la retraite… Alors ?
- Effectivement, la première partie porte sur votre période pré-professionnelle…
- On vous écoute…
- Vous vous êtes rencontrés pour la première fois au collège, en classe de sixième. C’était une sixième mixte, une des premières classes mixtes…
Les deux savants se jetèrent un regard interloqué.
- Vous êtes rapidement devenus grands amis. Cependant il a fallu que vous tombiez amoureux de la même camarade de classe quasi simultanément.
C’était exact…
- Mais comme vous sentiez que cette attirance risquait de briser votre amitié, vous avez pris la seule décision que vous pensiez, à l’époque, pouvoir prendre : vous avez monté un véritable complot afin de faire passer la pauvre fille pour une tricheuse, et cela a si bien fonctionné qu’elle a fini par être renvoyée de l’école.
Personne ne connaissait cette histoire en dehors des deux hommes !
Ils se réinstallèrent sur leur chaise :
- Nous vous écoutons ! Mais soyez précis je vous en prie.
- L’engin extraterrestre qui va être découvert, est absolument indémantelable. Il est tellement destructeur ! La seule façon que ses créateurs ont trouvée pour le contrer a été de le laisser caché là où il se trouve. Il a été placé dans cette grotte sous-marine et protégé par un bouclier magnétique, à priori, infranchissable.
- A priori ?
- C’est là que votre découverte intervient. En se basant sur vos recherches, des savants vont construire un système qui va réussir à créer une brèche dans la barrière. L’appareil inconnu va être retiré de sa cachette et des conséquences catastrophiques vont s’en suivre.
- Quelles conséquences ?
- Cet appareil est ce que l’on pourrait appeler un défragmenteur atomique. Il a pour effet de faire disparaître l’attraction atomique unissant les atomes entre eux. Il serait capable de désintégrer la planète.
- Désintégrer la planète !
- Et impossible de le neutraliser. Même le larguer dans la fournaise d’une étoile ne préviendrait pas son déclenchement ; au contraire, il menacerait les équilibres du système solaire.
- Vous n’exagérez pas ?
- Non ! Non ! Pas du tout ! Répondit Vladimir d’une voix froide. Cet appareil désintègre le sol où il est posé et s’enfonce lentement jusqu’au cœur de la planète. Là, il annihile toutes les forces gravitationnelles de l’astre qui finit par se démanteler.

Alexandre se mordit les lèvres avant de demander :
- Comment pouvez-vous connaître les effets d’un tel engin ? Ce ne sont que des théories, des suppositions… A moins que… Voudriez-vous dire que vous vivez cela ? Que vous l’avez vécu ?
- Les concepteurs de cette abomination se sont trouvés complètement dépassés par leur invention ! Ils l’ont placée sur notre planète avant l’apparition des premiers hommes. Cet engin se désactive seul mais lentement ; dans cinq milliards d’années, quand le soleil, transformé en étoile géante, absorbera la Terre, les dangers seraient devenus négligeables. Mais il a été emmené sur la lune pour être testé. Les savants pensaient qu’ainsi nous ne risquions rien… Mais en voulant jouer les apprentis sorciers, nous avons commis l’irréparable !

Le voyageur temporel avait de plus en plus de mal à aligner ses mots. Ceux-ci semblaient ne pas vouloir sortir de son gosier. Ils étaient pourtant communs, mais tellement terrifiants !
- La lune… elle… Quelle catastrophe … Et la Terre !…
Vladimir s’arrêta les deux mains sur son visage… en sanglots…
Les deux savants attendirent en silence qu’il se ressaisisse. Ils étaient abasourdis par ce qu’ils venaient d’entendre : les voyages temporels ! La menace pesant sur la planète !
- Quand ces voyages ont-ils débuté ? Questionna Alexandre.
- Les premiers essais effectifs remontent à l’année 2080. Mais, voyager, n’est pas le terme adéquat : depuis les premières expériences, ne sont envoyés que des robots munis de caméras pour enregistrer les événements passés. Cela nous a permis de mettre à jour pas mal de livres d’Histoire. La crainte de modifier le passé a toujours été présente ! La peur de conséquences totalement imprévisibles ! Je suis le premier être humain a y avoir été envoyé.
- Et qu’attendez-vous de nous ? Demandèrent les deux savants.
- Vous devez continuer vos recherches actuelles. Je suis la preuve qu’elles peuvent aboutir.
- Mais comment, en poursuivant ces travaux, empêcherions-nous la catastrophe dont vous nous avez parlé ?
- De deux façons. D’abord, l’appareil extraterrestre n’a pu être accessible que grâce à vos travaux.
- Nous ne pouvons être tenus pour responsables de l’utilisation par les générations futures de l’une de nos découvertes ! Dans ce cas là, plus personne ne ferait rien !
- Je sais. Mais cette approche ne représente que la première phase de l’opération.
- Et quelle est la seconde ?
- Nous pourrions remonter dans le passé et prévenir la communauté scientifique occupée à tester l’appareil, preuves à l’appui, des risques à vouloir jouer les apprentis sorciers. Ils ne savaient absolument pas où ils s’aventuraient. Ils ne l’ont réalisé que trop tard !
- Pourquoi ne pas le faire alors ?
- A cause du temps : la découverte de la grotte a eu lieu en 2100. L’expérience fatale en 2140. Mon époque !
- Et ?
- Mais comme je vous l’ai dit, les premiers retours en arrière exigeaient une marge d’au moins deux cents ans. Depuis, les progrès ont suivi une progression absolument linéaire : on gagne vingt ans tous les dix ans.
- Vingt ans tous les dix ans, répéta Paul. A partir de 2080 ! En 2140, vous pouvez donc remonter de quatre-vingts années !
- C’est tout à fait cela. On pourrait revenir en 2060. Seulement à cette époque, les voyages temporels ne sont toujours qu’objets de recherches ; leurs faisabilités sont encore du domaine du farfelu. En un mot, nous ne serions pas crus, qui que nous allions voir !
- Vous pourriez leur parler de la grotte. Ce serait une preuve !
- Et avancer ainsi sa découverte de quarante ans ! C’est une option totalement irréaliste.
- Que faire alors ?
- Nous devons pouvoir revenir vingt années plus tôt. Juste avant le terrible essai de ce maudit appareil.
- Comment faire ? Pourquoi n’allez-vous pas vers le futur pour acquérir la technique qui vous manque ?
- Nous l’aurions fait volontiers, mais… Il n’y a plus de futur !
Les deux professeurs restèrent sans voix.
Le voyageur temporel continua :
- Il faudrait que les expérimentations sur les voyages temporels commencent trente ans plus tôt. Et pour cela il faut que les recherches dans ce domaine débutent également trente ans plus tôt. C’est la raison de ma venue.
- Vous allez donner des indications à l’équipe scientifique qui doit faire cette fabuleuse découverte ?
- Ces chercheurs ne sont pas encore à pied d’œuvre ; certains ne sont encore qu’étudiants. La phase de recherche ne doit commencer qu’aux alentours de l’année 2000.
- Alors ?
- Aujourd’hui, votre équipe est la seule à avoir une quelconque compétence dans ce domaine.
- Nous !
- Vous êtes les seuls capables d’aborder ces recherches en évitant les tâtonnements inévitables lors de l’apparition d’une nouvelle discipline.
- Vous allez nous aider ?
- Je suis là pour ça. Pour qu’en 2140, même si mon témoignage est oublié, les « temporeurs » puissent remonter de quelques années seulement pour prévenir la catastrophe.
- Les « temporeurs » ? S’étonna Paul.
- C’est le terme employé pour les spécialistes du voyage temporel.
Alexandre et Paul se regardèrent. Ils allaient devenir les premiers « temporeurs » !

Paul demanda à Vladimir :
- Combien de temps resterez-vous avec nous ?
Le voyageur pâlit légèrement à ces mots. Il fixa ses interlocuteurs pour leur répondre :
- Le tunnel temporel est créé entre deux points de la courbe du temps. Le moindre changement dans son écoulement rompt le passage…
- Et ce que vous êtes venu faire ici est plus qu’un simple changement, termina Paul.
- C’est pour cette raison qu’aucun individu n’était encore allé dans le passé. Les équations nous avaient indiqué depuis longtemps qu’une incursion humaine, contrairement à une simple caméra neutre, fragiliserait le tunnel ; la probabilité de son maintien tombait à moins de un pour cent !
- Une autre question de paradoxe ? Lança Alexandre.
- Allez-y !
- Si votre voyage ici est payant, vos contemporains vont pouvoir empêcher l’essai fatal sur la lune. Dans ce cas, ils ne vous enverront pas nous trouver…
- Et si vous ne venez pas, ils ne pourront pas empêcher l’expérience lunaire, compléta Paul.
Vladimir sourit comme un instituteur face à des élèves bien naïfs :
- Effectivement, si les temporeurs peuvent faire avorter la tentative de mise en route de cette arme, ils n’enverront personne dans le passé pour faire accélérer les recherches temporelles ; mais ce ne sera plus nécessaire, puisque je suis là !
- Mais…
- Il y aura un nouveau moi, avec une vie différente… D’autres expériences…
- Et pourriez-vous, à un moment ou à un autre, peut-être à la suite d’un voyage temporel, vous rencontrer, tous les deux ?
La question de Paul ne le troubla absolument pas. Il répondit :
- Naturellement l’expérience n’a jamais été tentée ; mais la théorie prévoit ce cas de figure. Une théorie que vous allez sans doute élaborer.
- Et ?
- Nous retomberions dans un des cas pré-paradoxaux qui serait neutralisé d’une façon ou d’une autre. Cette rencontre ne peut en aucun cas s’effectuer ! C’est mathématiquement impossible. Dans le système décimal, deux plus deux feront toujours quatre et jamais cinq ! C’est aussi certain que cela !
Les deux chercheurs cessèrent de poser des questions sur ces voyages fabuleux. N’allaient-ils pas eux-mêmes en établir toutes les bases ?
Mais leurs esprits curieux étaient loin d’être rassasiés. Cependant ils savaient qu’ils auraient désormais près d’eux quelqu’un qui parviendrait à anticiper beaucoup d’événements. Ils bénéficieraient là d’un immense privilège.
Paul revint à des préoccupations plus terre à terre :
- Comment allons-nous faire pour vous faire entrer au centre ? Même si nous vous recommandons, le service de recrutement, toujours par peur des fuites, fait des enquêtes poussées sur les candidats.
- Ne vous inquiétez pas. Si les voyages humains n’avaient jamais encore été expérimentés, par contre toute une structure d’accompagnement et de soutien s’y préparait depuis longtemps afin de rendre cette incursion la plus bénigne possible pour le cours du temps. Elle est parvenue à repérer un savant français, le professeur Durand, travaillant au Pérou. Il va disparaître dans un tremblement de terre. Son corps ne sera jamais retrouvé. J’ai des papiers à son nom avec ma photo.
- Un tremblement de terre !
- Oui ! J’irai là-bas discrètement sous un autre nom et le remplacerai une fois sur place.
- Ne risquez-vous pas de rencontrer quelqu’un qui le connaissait ?
- Cette probabilité est très faible. Il est parti depuis longtemps et n’a plus de famille. Je reviendrai donc en me faisant passer pour cet homme. Auparavant, je vous aurai envoyé plusieurs courriers de demande de collaboration. A vous de les faire passer par la voie appropriée pour que je sois recruté.
- C’est d’accord.
- Je vais devoir partir maintenant.

Sachant que le moment de se séparer était arrivé, sans ajouter davantage de parole inutile, les trois hommes se serrèrent chaleureusement la main et Vladimir sortit de leur vie.
Le professeur Durand allait bientôt apparaître pour leur permettre d’entamer une fantastique quête !



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